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Comme je descendais Sainte-Beuve, impassible,
que je lisais Vigny m’ennuyant de Flaubert
je rêvais de jeter au fleuve ces grands vers
et ces sinistres mots qui sustentent les bibles
Comme je descendais Sainte-Beuve, impassible,
que je lisais Vigny m’ennuyant de Flaubert
je rêvais de jeter au fleuve ces grands vers
et ces sinistres mots qui sustentent les bibles
Un panneau indique Sainte-Flavie : nous pénétrons enfin en Gaspésie. Les monts Chic-Choc entrent dans le pare-brise, se bousculent lentement comme des vieillards à la file indienne.
Le long de la route côtière des pensées me dépassent : j’ai le sentiment de quitter un travail qui m’a intéressé, en ayant à peine esquissé les contours d’un métier qui m’a fasciné. Mike m’avait proposé de le suivre, de partir en mer six mois de l’année, sinon sur la banquise. Un métier de chercheur-cueilleur, difficile, loin de beaucoup de choses qui ont construit ma vie. Parce que tout aurait été plus compliqué, j’ai refusé, avec beaucoup de regrets. Je persiste à croire que ce n’est que passager, qu’après mon retour en France d’autres idées et d’autres joies prendront le relais. Le goût longtemps enfoui des images, des couleurs, des mots pour les décrire et les expliquer, me revient. J’ai longtemps voulu être journaliste. Journaliste au long cours, à la Albert Londres. Un crevard comme Blaise Cendrars. Un fou joyeux comme Hemingway. Je me dis qu’écrire sur la beauté du monde n’a pas de fin ; il y aura toujours un oubli, un cloisonnement dans l’esprit de la civilisation, qui nécessitera des images à construire patiemment. Je sais de quoi je parle : il n’y a pas de pire cloisonnement qu’en sciences, où il grandit sans cesse. Mais il faut du courage, de la patience. De la folie. En attendant, je me suis fait reporter au National Geographic ; quant à Marie qui piaffe devant les routes du Parc de la Gaspésie, j’aimerais tant qu’elle joue le rôle de ma photographe.
Nous y voilà. Les interminables lacets du Parc, des rubans perclus de trous poussiéreux, des peaux parcheminées et pierreuses, viennent de repeindre notre bolide en brun mouillé. C’est qu’il s’est mis à pleuvoir par intervalles. Dieu, ce chafouin, souffrira toute la journée d’un problème de prostate. Mais merveille de la médecine, il nous accordera quand même des reflets de soleil dans l’eau changeante du Lac Cascapédia, puis d’un étang encerclé de sommets, seuls au monde.
Nous y voilà et nous guettons. De beaux lacs silencieux nous entourent, où se baignent d’immenses forêts transpercées de minuscules sentiers envahis déjà ; la fin de la saison approche, et personne ne vient plus guère.
Nous guettons des orignaux. Des élans d’Amérique. Des bêtes magnifiques plus hautes qu’un cheval, à la tête chewing-gum, impayable, qui sortent des herbes hautes et s’avancent sans broncher au-devant des automobiles. Des tueurs, puisqu’ils s’écrasent sur votre capot et fracassent votre pare-brise. Des tueurs tranquilles qui, tout d’un coup, alors que nous rentrons lassés de notre veille, épuisés après des heures de ballade au cœur d’une forêt difficilement pénétrable, se laissent enfin voir. Deux surgissent devant nos roues. L’un est une ombre fantomatique et démesurée. L’autre se fait admirer avant de disparaître.
De retour à Sainte-Flavie, nous trouvons refuge dans une
immense auberge, vide, qui nous rappelle l’atmosphère inquiète du
WMCA dans lequel nous avions passé nos premières nuits québécoises – un refuge
de femmes battues, en périphérie de la ville, un endroit charmant. Mais
l’aspect maussade de la forteresse ne nous rebute pas, d'autant plus que la journée du lendemain paraît prometteuse.
(merci à ceux qui ont patienté)
Nous revenons au Parc du Bic le matin, dans un jour limpide et chaud. Le long des plages livides, saignant de l’eau d’excoriations minérales, courent et s’envolent de grands échassiers blancs. Nous les voyons s’enfuir à notre approche maladroite dans les sables. Semblables à deux adolescents, nous explorons ce coin sauvage que la marée basse nous offre : l’île des amours, que hantent nous l’espérons les animaux de légendes amérindiennes. Mais nous sommes encore bien près de la ville pour sentir quelque chose. En revenant vers la voiture, nous écoutons. Le souffle de l’autre, le croustillement des feuilles sèches sous les pas : nous rengainons nos provisions d’espace pour le reste de la journée.
Car il s’agit aujourd’hui d’en profiter pour aller voir quelques personnes – des collègues à moi, Mike, Daniel, biologistes marins, cavaleurs insensés du Saint-Laurent, de Baffin et de la banquise arctique – une dernière fois avant de quitter le Québec. Nous discutons modèles, poissons, fin des espèces. Je présente Mike à Marie, le prototype du baroudeur, plus costaud qu’un requin-tigre et toujours en mer sauf à l’heure du resto, car il a l’appétit du vent. Au soir, nous écoutons un feu craquer dans le jardin d’une maison montée sur rail, tout près du fleuve et des montagnes, juste à côté de rien sinon le silence jappant des coyotes. Mike et Daniel, notre hôte, nous content leurs exploits. La chute d’un avion de repérage dans le Saint Laurent glacé ; la cuisson attrayante d’un béluga à la sauce inuit, dans un village perdu au fin fond du Nunavut (la peau s’effrite sous la dent comme une crème brûlée, semble-t-il). Par la femme de Daniel nous en apprenons beaucoup sur le chatouillement des esturgeons, qui est un amusant moyen de les faire dégueuler pour savoir ce qu'ils bouffent. Les stages étudiants sont pleins de surprises, au Québec.
Arrivée au premier motel, de la même race que celui-ci. La lampe blafarde est bien là, de même que les toits plats, l’aspect tôle ondulée et la télé géante. Sans oublier la Bible des Gédéons, dûment placée sur la table de nuit en formica. Il ne manque que le néon déglingué qui clignote comme les yeux de Stephen Hawkins en pleine théorie, dans un chuintement électronique, et, rôdant en dessous, l’ombre tordue, vilaine, repoussante, de l'assassin local.
Ce beau titre d'un livre récent d'Isabelle Autissier et Erik Orsenna est bien approprié. Pour applaudir Gou qui s'enfuit donc de chez les vivants, afin de mieux désapprendre ce qui les rend si prompts à se tasser et modérer leurs envies. Il reviendra certain de beautés mouvantes, de la fragilité de silhouettes giflées par les vents froids. Lavé de quelque chose. Il va me manquer, l'animal. Et j'éprouve une coupable envie de le rejoindre là-bas boire une Pietra.
Ca se mérite, des itinéraires semblables. Je tire donc mon chapeau à Monsieur François, Maître Gou, qui après de multiples péripéties s'en va planter le drapeau corse en nos terres antarctiques et rire, de son gros rire épicurien, à en effrayer ses nouveaux amis les manchots, lorsqu'il pensera aux voies tracées que lui comme moi nous efforçons d'éviter. Vivement ton retour qu'on mette au point ce voyage-photo-bouquin. Ailleurs.
Et sinon, en attendant, merde pour le bateau, les quarantièmes rugissants, tout le bordel liquide.
Vers les huit heures du matin, Québec sommeille encore. Un lundi de fête du travail (ici, le premier septembre), personne dans les rues, malgré le temps clair qui mâche l’aube. Des écureuils font trembler l’échine des arbres. Ce seront les derniers que nous verrons. Marie et moi finissons de nous débarrasser de notre vie avant d’embarquer en voiture, direction le nord, où la civilisation se réduit à mesure que la terre s’affine, se rétrécit, se recourbe face à Baffin, l'antichambre de l'Arctique. Les sacs de trucs à jeter, la nourriture intransportable. On descend le matelas dans un silence de cloître, qu’on adossera au mur pour les voisins. Un déjeuner en terrasse ; il y a trop de visages, trop de bruit. Nous fuyons déjà la ville.
L’atmosphère de ce premier jour reste humaine. La radio crachote à peine, ne s’éteint pas encore. Suzanne Vega, Sting et Feist éloignent les sons durs de l’autoroute 20. Des trous, des déformations, rappellent l’hiver et forcent à ralentir. Peut-être le perçois-je mieux puisque je conduis et puisque nous repassons sur le lieu d’un vieil accident, alors que Marie fredonne et assiste à l’introduction de l’immensité. Bien avant d’être immédiat et total, l’hiver est un simple écho, mais un constant rappel de la fragilité. Je sens comme la route est endormie, menaçante.
Avant midi, nous entrons au Parc du Bic, un joyau de collines et de petites forêts boréales précipitées dans le fleuve. L’eau du Saint-Laurent est devenue saumâtre. C’est que le fleuve s’élargit comme une gorge assoiffée. Deux phoques communs ont oublié de migrer, des hérons inspectent les rigoles d’eau des plages. On en observera le lendemain, car pour l’heure nous marchons entre les arbres.
Sur ces sentiers où nous ne croisons personne, le contraste entre la rouille naissante des feuilles, le gris des troncs résineux et le vert fulgurant d’une sorte d’herbe sauvage, à leurs pieds, nous propulse au rang de généraux inspectant une vaste armée nonchalante, d’épinettes noires et d’églantiers, fatiguée de vaincre le fleuve et le froid. Des soldats appuyés les uns aux autres, sans aucun ordonnancement, dont les jambières cousues par les araignées s’entrecroisent dans des medleys improbables.
Nuit à Rimouski, ville assez laide, pas à la hauteur de sa vue sur le fleuve et la mer qui finit d’entrer dans l’estomac nord-américain. Mais qui a le mérite d’être la frontière de la Gaspésie.
Le lit du Couette et Café (B&B si vous préférez) est un enfer, vivement les motels que nous projetons de trouver au hasard de la route.
Ce fut très simple, voyez-vous: dans une petite chambre d'hôtel, aux alentours d'une réserve mic-mac au nom délicieux, Marie et moi pensions à la première partie de notre voyage. Cette dernière dégustation du Québec, de ses français chatoyants, ses animaux encombrants et ses forêts magistrales, magiques, avant le retour en France. Nous nous sommes mutuellement interrogés : "Et si, une fois revenus, nous racontions cette exploration ? Deux récits séparés, publiés chez le Mouton et la Souris ?"
Bientôt, donc, nous écrirons par étapes un carnet de route. Pas un défi, bien sûr. Juste le plaisir d'écrire ensemble, sur le même bureau, mais de deux côtés différents. Comme se faisant face ou s'appuyant l'un sur l'autre. Avec l'espoir que le plaisir sera partagé par d'autres...
À venir, donc...
il marche étrangement comme appuyé au ciel
d’ailleurs à son bâton est accroché un dieu
qui pendait à un astre et qu’il a pris en stop
il a trop bu de pluie et le vin des soleils
il titube ! de loin, des anges nus le moquent
mais il n’écoute pas
c’est cette terre large
cette terre des fous cette terre des hommes
qui retient ses pensées et qu’il embrasse encore
en la quittant brisé comme un être amoureux
ronds comme chats en bataille
le cœur si partagé en trois
elle prend mesure des tailles
ils lui soufflent tais-toi tais-toi
il a un ventre dans son ventre
d`autres mains polissent son cou
ils sont entrés déjà et entre
elle a crié beaucoup beaucoup
Bon alors, il faut que je vous explique. Le texte ci-dessous résume les sentiments relativement basiques d'un pandore qui s'adresse à un footeux. Deux personnages d'une piécette de théâtre parodique, que je m'amuse depuis un bail à essayer de pondre. Un jour, I will succeed. En attendant, ça m'aide à corriger des trucs....
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Entre nous, les footeux, franchement, quels crétins !
Quel besoin avez-vous de vouloir en être un ?
Je peux vous l’assurer, en matière d’ineptes,
j’en connais un rayon. Je croise des adeptes
de la fumisterie chaque jour, chaque nuit,
dès mon café du matin. C’est d’un ennui !
La police, mon cher, c’est un vrai casse–tête,
et c’est profondément un peuple immense et bête
qu’il faut savoir manier. Et dieu sait que les cons
sont nombreux par chez nous ! La police ? Un cocon
pour qu’ils croissent heureux, deviennent sans problèmes
des imbéciles beaux comme des théorèmes,
comme eux volontiers lents et inefficaces.
Entre les cons, Monsieur, il reste peu d’espace !
Mais encore plus haut dans la bravoure idiote,
le neurone étourdi par l’hymne patriote,
le footeux tout béat adore son ballon.
Une tape affectueuse est son plus beau galon.
Il a marqué un but ? C’est comme une jouissance !
Pour célébrer son art, il roucoule, il s’élance
pour faire à la tribune un aveu de bonheur !
Dans l’ivresse il émet d’un air de grand seigneur
le même soupir que Roméo au balcon.
Non, franchement, Monsieur, les footeux… c’est des cons !
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