La découverte d'une grande ville passe (entre autres) par sa presse gratuite. Parfois, c'est terrifiant.
Béatement, vous qui venez de passer une nouvelle nuit aux côtés de votre aimé(e) qui, par chance, vous apprécie également, vous vous levez. Enfin vous essayez.
Au bout d’un moment, comme c’est la semaine, vous vous levez quand même. Les poissons n’attendent pas, ces salauds.
Ah, l’odeur du muffin au citron et au pavot. Et les gobelets de café d’un demi-litre. Comme tous les matins, vous salivez à l’idée d’être en Amérique.
Jusqu’à ce que vous ressortiez de la boulangerie.
Partout, des monticules de feuillets multicolores vous observent. Ils sont vigilants et bien organisés. Ils tressaillent dans le petit vent froid en émettant des froissements mauvais. Il va falloir être prudent.
Trop tard. Vous voilà cerné de photos de pédophiles unijambistes et de mères arracheuses de pénis. Argh. Plus discrètes, les confessions lubriques d’assassins psychopathes attendent leur tour en page 2. De grosses images au grain peu flatteur soulignent des titres plus larges qu’une publicité sur le dos du bus. Le panorama matinal s’obscurcit brusquement. D’effroi, la nuit cherche à retomber.
Et comme vous êtes assailli par une accorte camelote (bien qu’un peu âgée), que vous compatissez vaguement aux protestations syndiquées contre l’affreux grand groupe de médias qui possède le vrai journal, payant, lui, et qui a viré la moitié des journalistes qui fabriquent maintenant le gratuit, vous finissez par embarquer le canard en montant dedans (dans le bus, pas dans la camelote ; ni dans le canard).
Planquez alors les exclamations racoleuses et les hurlements gastriques de votre papelard, saluez le chauffeur d’un élégant signe de tête et remontez l’allée centrale. Guettez la place en coin, d’où nul ne peut déchiffrer les annonces morbides et les surentendus sexuels de l’ouvrage. Si vous l’obtenez, régalez-vous. Mais si vous restez debout, tant pis. Il ne vous reste que les dix pages sport remplies de costauds déprimants de santé et où manquent les pom-pom girls.
Je vous vois venir : cet opuscule semble laid et obscène parce qu'il est le fruit de journalistes peu regardants*. Il est normal que le grand journal payant les ai remerciés**. Et là, stupeur : dans celui-ci, c’est pire ; le gris-noir vaseux du premier y devient un rouge sanglant. Peuplés de cadavres, d’enfants violés et d’autoroutes béantes comme des plaies de guerre, ces deux-là se livrent une concurrence farouche dans la description des sanglots. Et livrent ce genre de détails dont raffolent en secret les puritains.
Toutes ces lectures inquiètes secouent l’imaginaire. J’ai l’impression de rentrer dans tous les foyers, d’ouvrir tous les tiroirs, de racler tous les fonds de sauce séchés. Ces nouvelles où le monde entier n’occupe qu’un quart de page me rappellent les histoires que le D.L., ce grand quotidien régional où j’ai jadis commis quelques articles, refusait (parfois) de publier en l’état. Mais la liberté de la presse, etc. De quoi cela témoigne-t-il ? J’ai surtout le sentiment d’un isolement et peut-être, d’un ennui latent, d'une idée un peu floue du monde.
Qui n'est évidemment pas réductible à ou au Québec. Mais c'est malheureusement ce qui frappe, tous les matins, à votre porte, et on oublie vite que les faits divers en France - présomptueux Français - ne sont pas plus raffinés.
Les poissons, eux, ne se posent pas ce genre de question. Il est temps que je m'y remette, voilà.
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* mais on ne cultive souvent que selon les goûts du client.
** ce n'est d'ailleurs pas du tout le cas. Une triste histoire
de créateurs dépassés, hélas, comme tant d'autres.
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